mercredi 7 octobre 2026

L'Aérodrome Borel : Les ailes oubliées de Chateaufort

Aérodrome Borel - Chateaufort
Colorisation AeriastorIA
Coll. Privée Pascal Creach
Sur les terres battues par les vents du Plateau de Saclay, le début du XXe siècle ne respirait pas seulement au rythme des moissons, mais aussi à celui des hélices et des moteurs pétaradants. C’est sur ces vastes étendues planes, véritable berceau de l’aéronautique mondiale, que Gabriel Borel choisit d’imprimer sa marque. En mai 1912, cet ingénieur-constructeur audacieux insuffle une nouvelle dynamique à la commune de Châteaufort en y créant un aérodrome de 15 hectares. L'initiative s'inscrit au cœur d'une époque pionnière où chaque décollage relevait de l'exploit.

Les rares archives décrivent une installation stratégique. Implantés au nord de la ferme de la Grange, le long du chemin menant à la ferme de Villaroy, les hangars de Borel occupaient l’emplacement exact de l’actuel rond-point reliant la route de Toussus-le-Noble à la grande départementale Trappes-Palaiseau. Bien que ces structures éphémères aient totalement disparu vers 1919, la notoriété de l'aérodrome dépassa largement le cadre communal. Elle témoignait de la bouillonnante activité industrielle d'un homme qui, dès 1909, s’était illustré en créant une école de pilotage à Mourmelon et en s'associant aux figures marquantes de l'époque.

Car avant d'ancrer ses avions sur le sol de Châteaufort, Gabriel Borel s'était déjà forgé un nom aux côtés de Léon Morane et de Raymond Saulnier. Ensemble, ils avaient conçu le fameux monoplan Morane-Borel, entré dans la légende après la victoire de Védrines lors de la course Paris-Madrid en 1911. La séparation des associés, survenue au début de l’année 1912, propulsa Borel à la tête de sa propre structure, la Société Anonyme des Aéroplanes Borel. C'est précisément cette nouvelle entité qui exploita le terrain de Châteaufort pour y développer des écoles de pilotage, tester de nouveaux prototypes et honorer les premières commandes civiles et militaires.

Cependant, les turbulences de l'Histoire ne tardèrent pas à ébranler l'entreprise. Le déclenchement de la Première Guerre mondiale entraîna la mobilisation massive du personnel et la fermeture temporaire des ateliers. Face à l'urgence du conflit, Borel réorganisa sa production dès fin 1915 pour devenir un sous-traitant majeur de l'effort de guerre français, assemblant sous licence des appareils mythiques signés Caudron, Nieuport ou SPAD, tout en continuant à concevoir ses propres hydravions.

À l'approche d'un second conflit mondial, la destinée de la société prit un virage décisif, loin des paysages de la région parisienne. Sous la pression de l'État qui cherchait à protéger les industries stratégiques de la défense contre une éventuelle invasion, l'entreprise se délocalisa à Laval en octobre 1939. Sous la direction technique de l'ingénieur Vincent André, l'usine mayennaise connut une croissance fulgurante, employant jusqu'à 1 100 ouvriers au plus fort de la « Drôle de guerre ».

Puis vint le temps sombre de l'Occupation. Classée entreprise prioritaire par l'armée allemande sous la désignation Rüstung, l'usine fut contrainte de fabriquer des composants pour les appareils de la Luftwaffe, à l'instar des pièces destinées au Dornier Do 24. Mais derrière les façades en béton des ateliers, une forme de résistance passive s'organisa. En recrutant massivement plus d'ouvriers que nécessaire et en soutenant activement des clubs sportifs comme le Stade Lavallois, la direction parvint à soustraire des centaines de jeunes locaux au Service du Travail Obligatoire (STO).

Au lendemain de la Libération, malgré la tragique disparition de Gabriel Borel qui se donna la mort en septembre 1945, l'entreprise tenta un ultime sursaut sous le nom de BORAND. Dans un élan de bravoure industrielle, ses équipes réussirent l'exploit de faire voler le Max Holste MH-52 dès le 23 juillet 1945, ce qui en fit l'un des tous premiers prototypes français à reprendre les airs après l'armistice.

Malheureusement, cet enthousiasme se heurta bien vite à une réalité économique implacable. Ravagée par les bombardements alliés de 1944, privée de crédits de reconstruction par les autorités et pénalisée par l'échec commercial du MH-52, la société Borel asphyxiée par les dettes déposa définitivement les armes. En juillet 1949, son rachat par les établissements Brandt mit un point final à l'aventure de ce fleuron de l'aéronautique française.

Si l'usine de Laval a depuis changé de mains et si le rond-point de Châteaufort a effacé les dernières traces des hangars de 1912, le souvenir de Gabriel Borel demeure indissociable de la grande fresque aérienne du Plateau de Saclay. Une mémoire pionnière que le projet Aeriastory s'attache aujourd'hui à faire revivre autour d'une vidéo en cours de préparation.

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