mercredi 25 février 2026

De la Boussole au Sextant : L’Épopée de la Première Traversée de l’Atlantique Sud

Stèle Cabaral et Coutinho - Fairey III
Aériastory
Alors que nous célébrions en 2019 le centenaire des premières liaisons aériennes civiles, un détour en 2026 par les rives du Tage à Lisbonne nous rappelle que l’aventure aéronautique fut d’abord une affaire de courage pur et d’innovation scientifique. Retour sur l’exploit de 1922 : la liaison Lisbonne-Rio de Janeiro.

À l’heure où les voyageurs traversent les océans dans le confort feutré des A380 ou des Boeing 777, connectés au Wi-Fi et installés dans des cabines pressurisées, il est difficile d’imaginer l’audace qu’il fallut, il y a un siècle, pour défier l’immensité atlantique. Pourtant, face à l’historique Tour de Belém — là même d’où partirent jadis Vasco de Gama et les grands navigateurs — une stèle singulière attire le regard : la réplique d’un hydravion Fairey III B, le « Santa Cruz ».

Un défi à la mesure des Grandes Découvertes

En 1922, le Portugal cherche une reconnaissance internationale sur la scène aéronautique. L'objectif est titanesque : relier Lisbonne à Rio de Janeiro, au Brésil, pour marquer les 500 ans de la découverte du pays. Aux commandes de cette mission, deux hommes d'exception : le pilote Sacadura Cabral, formé à l'école militaire de Chartres, et le navigateur Gago Coutinho.

Si l’enjeu mécanique est de taille, c’est sur le plan de la navigation que l’exploit va devenir historique. À l’époque, retrouver un point précis au milieu de l’océan relève du miracle. Gago Coutinho va alors révolutionner l'aviation en perfectionnant un sextant de son invention, adapté à la navigation aérienne. C’est la naissance du sextant aéronautique moderne.

Le « Pot au noir » et les récifs de l’Atlantique

Le périple, entamé le 30 mars 1922, ne fut pas un long fleuve tranquille. Après des escales aux Canaries et au Cap-Vert, les aviateurs s'attaquent à la portion la plus périlleuse : rallier les îlots Penedos de San Pedro et San Paulo, de minuscules rochers perdus à 1 500 kilomètres des côtes brésiliennes.

Entre la météo capricieuse et le redoutable « Pot au noir », la précision de Coutinho fait merveille : il débusque ces « cailloux » dans l’immensité. Mais l’amerrissage est brutal. La houle arrache un flotteur, et le premier appareil, le Lusitania, est perdu. Loin de renoncer, les deux héros poursuivront leur périple avec deux autres appareils envoyés en renfort, bravant les pannes moteurs et les amerrissages forcés.

62 heures de vol pour l’Histoire

C’est finalement à bord du troisième Fairey, baptisé « Santa Cruz », qu’ils atteignent Rio de Janeiro le 17 juin 1922. Le bilan est éloquent : 8 380 kilomètres parcourus à une vitesse moyenne de 130 km/h, pour un temps de vol total de 62 heures et 26 minutes.

Aujourd'hui, un vol Lisbonne-Rio ne prend que 10 heures dans une sécurité absolue. Mais le monument de Belém est là pour nous rappeler que cette fluidité moderne repose sur les épaules de géants comme Cabral et Coutinho. Le « Santa Cruz », après avoir terminé sa carrière à Macao, repose désormais au Musée de la Marine de Lisbonne, témoin éternel d'une époque où l'avion n'était pas un transport de masse, mais un instrument de conquête et de bravoure portugaise.